En mars 2026, la filiale américaine de Photonis signe un contrat de 352,6 millions de dollars avec l’US Army pour des dispositifs de vision nocturne. Le bon de commande part de Pennsylvanie, mais les tubes qui équiperont les soldats américains naissent pour l’essentiel sur la zone industrielle Beauregard de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze. Une adresse discrète pour une entreprise qui figure parmi les rares fabricants mondiaux capables de voir dans le noir absolu.
De Philips à Exosens : 85 ans d’histoire industrielle
Une filiale Philips devenue fleuron français
Photonis naît en 1937 en tant que filiale du groupe Philips, chargée de développer des composants électroniques spécialisés. Pendant plus de vingt ans, elle opère sous le nom d’Hyperelec, avant de réintégrer progressivement son identité propre et de sortir définitivement du giron du géant néerlandais en 1998.
La rupture avec Philips ouvre une période d’expansion par acquisitions. En 2005, Photonis fusionne avec Delft Electronic Products, ancien satellite du groupe Delft Instruments, et avec Burle, une division issue de General Electric. Ce rapprochement consolide une expertise rare : la détection et l’amplification de photons, d’ions et d’électrons. Un nouveau siège social s’installe à Mérignac, en Gironde, en 2007, sans que l’usine de Brive ne perde son rôle de site de production central.
La bataille pour rester sous pavillon français
En 2020, l’américain Teledyne propose 509 millions d’euros pour racheter Photonis. La transaction paraît conclue, mais la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) tire la sonnette d’alarme : les tubes intensificateurs de Photonis équipent les forces spéciales françaises et alliées, ce qui en fait un actif stratégique au sens littéral du terme.
Bruno Le Maire oppose alors un avis négatif formel au rachat. L’Elysée s’implique. En février 2021, le fonds d’investissement parisien HLD rachète finalement Photonis pour environ 370 millions d’euros, soit moins que l’offre Teledyne, mais avec une promesse claire : doubler le chiffre d’affaires en axant la stratégie sur la R&D. L’entreprise reste française, et son savoir-faire reste hors de portée des concurrents américains.
Entre 2021 et 2023, cinq acquisitions s’enchaînent : Xenics en Belgique, Proxivision en Allemagne, Telops au Canada, El-Mul et Device-Alab en France. En septembre 2023, le groupe change de nom et devient Exosens. En juin 2024, il entre à la Bourse de Paris avec une valorisation supérieure à un milliard d’euros et rejoint le SBF 120 l’année suivante.
Ce que Photonis France fabrique à Brive
L’usine de la zone Beauregard emploie entre 250 et 499 personnes selon les dernières données disponibles, dans un secteur classé NAF 26.11Z, la fabrication de composants électroniques. Ce que l’on y produit n’a pourtant rien d’un composant ordinaire.
Le cœur de métier tient en une formule : rendre visible ce que l’œil humain ne perçoit pas. Les tubes intensificateurs de lumière (déclinés en versions 4G, 4G+ et désormais 5G) captent des niveaux de lumière infimes et les amplifient jusqu’à restituer une image nette dans l’obscurité presque totale. Ces tubes s’intègrent dans des jumelles de vision nocturne, des viseurs d’armes, des systèmes embarqués sur véhicules blindés.
Deux innovations récentes méritent d’être signalées. L’ONYX produit une image en noir et blanc naturel, là où les générations précédentes rendaient tout en teinte vert-jaune caractéristique. L’iCMOS, lui, associe un tube intensificateur à un capteur CMOS numérique : la vision nocturne entre ainsi dans l’ère du signal numérique en temps réel, avec une consommation d’énergie contenue, ce qui convient aux contraintes des soldats en opération.
Photonis dans les télescopes, l’armée et les laboratoires
La défense représente le marché principal, mais loin d’être le seul. Les technologies Photonis se trouvent embarquées dans la majorité des télescopes spatiaux, dans des instruments de physique des hautes énergies, dans des détecteurs utilisés par la NASA et l’ESA pour observer les vents solaires, cartographier les éruptions stellaires et traquer des trous noirs.
Dans les laboratoires pharmaceutiques et de recherche, les galettes de microcanaux (MCP) et les détecteurs d’ions servent à la spectrométrie de masse, à la métabolomique et à l’analyse cellulaire. Les caméras UV intensifiées trouvent leur place dans l’inspection des semi-conducteurs et dans la détection des décharges corona sur les lignes électriques haute tension.
La sûreté nucléaire constitue un autre débouché, avec des détecteurs de neutrons et gamma développés pour les environnements radiologiques contraignants. Ce spectre d’applications, de l’espace aux salles blanches, illustre la polyvalence d’une technologie de base maîtrisée depuis des décennies.
Des contrats militaires qui confirment le leadership mondial

Les chiffres récents parlent d’eux-mêmes. En décembre 2025, Exosens officialise un contrat de 500 millions d’euros pour équiper l’armée allemande en systèmes de vision nocturne, le plus important jamais décroché par le groupe. En janvier 2026, une commande de tubes 5G pour des forces spéciales européennes non précisées confirme la montée en gamme de la nouvelle génération de produits. En mars 2026, c’est l’US Army qui signe pour 352,6 millions de dollars via la filiale Photonis Defense Inc.
Trois contrats militaires majeurs en trois mois, pour un total qui dépasse largement le milliard d’euros. Le groupe emploie plus de 1 800 personnes sur 13 sites répartis en France, aux Pays-Bas, aux États-Unis, au Canada, en Allemagne, en Belgique, en Espagne, au Royaume-Uni et en Israël. Son chiffre d’affaires s’établissait à 165 millions d’euros en 2021 ; les objectifs de doublement fixés par HLD lors de l’acquisition paraissent à portée, voire déjà dépassés selon les années fiscales à venir.
Photonis France SAS reste l’entité juridique d’origine, avec son SIRET corrézien et son ancrage à Brive. Mais c’est désormais sous la marque Exosens que le groupe se présente aux marchés boursiers et aux états-majors qui cherchent à voir dans le noir.






